Vendredi 23 février 2007
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21:37
Il ne la voit pas. Il ne la voit plus. Il a essayé ce soir de la regarder, elle le sait. Ne l’a-t-il pas complimentée tout à l’heure à propos de cette robe rouge qu’elle a revêtu aujourd’hui ? Oui, certes, il l’a fait. Bien sûr, elle a cru déceler un soupçon d’exagération dans sa voix, elle a estimé son regard, pourtant appuyé, fuyant et lointain. Comme s’il forçait la moindre parole, le moindre geste. De même ce baiser sur sa bouche, déposé trop furtivement à son goût… Tout ce qui émane de lui conduit à faire émerger en elle le doute, à faire naître en elle les affres de l’angoisse. Elle pianote, effleure les touches du piano, tandis qu’il lit l’édition du soir. Elle espère qu’il va réagir aux notes dissonantes qui parfois s’échappent de l’instrument par inadvertance. Par inadvertance ? Par provocation en réalité, elle le sait. Saura-t-il y prêter attention ? Souhaite-t-elle seulement sincèrement qu’il y prête attention ? Elle réalise progressivement combien elle s’ennuie. L’ennui a envahi son quotidien. En fait non, elle a toujours vécu dans l’ennui. Mon dieu, quelle existence banale, morne et terne elle mène ! Quel triste amour que celui qu’elle partage avec lui !... La nuit est tombée et elle attend. Elle attend que le jour suivant se lève. Elle attend que le soleil vienne et chauffe sa peau. Elle attend d’avoir de l’estime pour elle-même. Elle aimerait faire taire cette intime souffrance et cesser de la lui faire partager. Ne perçoit-il donc pas à quel point la tension est vive, l’air pesant et rare ? Ne voit-il donc pas les murs qui se rapprochent, l’espace qui rétrécit ? Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette impassibilité ? Elle n’en peut plus, elle se fendille, elle le sait, elle le sent. Elle veut le sauver et se sauver. Un jour, c’est sûr, s’il ne la quitte pas, elle le fera. Oui, un jour. Demain peut-être. Demain sûrement.
Par Delphine
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Mardi 10 octobre 2006
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2006
17:59
Enfin l’été est là. Pleinement là. Les rayons hauts et drus du soleil, l’assommante brûlure du soleil, la vive luminosité du soleil, l’atmosphère desséchée par le soleil, l’odeur poussiéreuse du soleil : tout concourt à prouver que l’été est bel et bien là. Evidemment, elle aime l’été, elle se sent faite pour l’été. Il n’y a qu’à la regarder dans sa robe blanche. Voile fin, transparent, diaphane comme son teint. Elle est provocante, elle en a conscience, elle en joue, elle étudie ses attitudes, ses postures, ses gestes. Elle cherche à épouser les faibles mouvements de l’air. Elle aime la nonchalance estivale. Elle aime la fluidité du tissu, sa légèreté quand il frôle ses cuisses. Elle juge la brise qui pénètre les plis de son vêtement et sa chevelure dorée d’une sensualité extrême. Elle juge sa main posée négligemment, délicatement sur cette colonne de marbre clair d’un érotisme intense. Elle n’est en rien vulgaire, mais son charmant chapeau de paille, son col montant chaste, ses escarpins noirs de petite fille ne trompent personne. Elle voit les regards réprobateurs des vieilles bourgeoises new-yorkaises, les regards envieux des jeunes filles à la beauté ingrate, les regards lubriques de ces hommes jeunes et moins jeunes. Et ces regards l’emplissent de satisfaction, elle existe, elle est une héroïne hollywoodienne. Son buste est droit, ses seins sont fermes, dressés, sa culotte est foncée, visible, insolente. Elle sait faire en sorte que les yeux se tournent vers elle, n’observent qu’elle, l’air de rien, au passage, furtivement, courants d’air fugaces et rapides. Elle sait faire naître le désir, ce désir qui l’ancre dans le monde, qui fait qu’elle n’est plus une simple ombre mais un être de chair. Et elle sourit à ce monde, prête à le conquérir, à le croquer, à le boire.
Par Delphine
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Dimanche 8 octobre 2006
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2006
18:13
Elle semble pressée. Où est-ce seulement le vent s’engouffrant dans son voile qui donne cette impression ? Elle semble courir presque, poussant devant elle un landau. Sa prompte détermination à avancer contraste avec l’imposante architecture de la bâtisse monumentale. L’entrée massive devant laquelle elle s’apprête à passer se dresse immobile, écrasante, pompeuse avec ses colonnes à la grecque, imitation du style ionique. Ivresse et grandeur des villes américaines. L’air s’infiltre par une fenêtre laissée ouverte. Seul le mouvement léger du rideau, juste perceptible, vient comme démentir l’inviolabilité de l’ouvrage. Mais la femme ne se laisse pas impressionner. Elle avance imperturbable, acceptant de n’être que de passage. Dans cette rue comme sur terre. N’a-t-elle pas confié son âme à Dieu ? Une none et un nourrisson. Image incongrue de cette femme dont jamais le ventre n’enfantera, poussant donc avec empressement ce landau, ce petit enfant. Qu’éprouve-t-elle ? Que s’autorise-t-elle à ressentir ? Ce landau la gêne peut-être. La none se sent peut-être coupée, amputée, pas entière. Il lui manque une partie de son corps. Celle qui précisément permet à la vie de germer et de croître. Elle n’est pas entière. Comme s’il manquait quelque chose à sa féminité. Un enfant ? Un qui serait le sien. Tentation du péché ? Combat intime entre sa foi et l’instinct maternel ? Ou simple dévouement. Blessure à refouler, à camoufler ? Toujours est-il qu’elle avance avec acharnement et rigueur. Sœur Sarah, c’est le nom qu’elle a choisi de revêtir en même temps que son voile. Est-ce un hasard si c’est le nom de cette sumérienne en mal d’enfant qui, dans la Bible, ne peut procréer ? Est-ce un hasard si elle s’occupe d’enfants en mal de mère ? Elle a sans doute espéré faire quelque chose de sa douleur. Elle a sans doute espéré que ce Dieu qui l’a privée du bonheur d’être mère avait pour elle un autre dessein. Impuissante, elle s’en est remise à lui : qu’il choisisse, qu’il donne un sens à sa vie, Lui.
Par Delphine
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Dimanche 8 octobre 2006
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2006
11:08
Le film ? Elle l'a déjà vu. C'est la troisième séance à laquelle elle assiste. Elle est ouvreuse, et tant qu'ouvreuse, elle doit veiller au bon déroulement de la projection. Mais ce soir, elle n'y est pas. Enfin, bien sûr, elle est physiquement présente, mais son esprit vagabonde. C'est que, ce soir, lui non plus n'y est pas. Lui ? Chaque semaine, le mardi soir, il vient dans ce cinéma de quartier, dans cette salle, quel que soit le film projeté. Cela fait un moment qu'elle l?observe. Plusieurs mois en fait. Il arrive toujours avec son exemplaire du New York Times plié sous le bras, il se dirige assurément vers le troisième fauteuil depuis la gauche de l'avant dernier rang ? c'est là qu'il s?assoit -, il plie son pardessus en deux, d'un mouvement naturellement aisé, le dépose invariablement à sa droite, puis il pose son chapeau et son journal au dessus. Elle aime observer ce rituel qu'il serait si facile de juger maniéré voire maniaque. Elle décide, elle, qu'il est signe d?exigence et de droiture. Enfin, il prend place non sans avoir auparavant glissé sa main dans ses cheveux d'une élégante souplesse. Ils sont bruns, ses cheveux, sombres tout comme ses yeux. Pourtant son visage est lumineux. Parfois, il rit. D'autres fois, il pleure. C'est selon. Selon le film visionné. Et elle, elle a soudain envie de rire aussi. Ou de pleurer. C'est selon. Selon l'expression de son visage à lui. Et jamais il ne repart sans un sourire pour elle. Un sourire léger, discret, empreint des émotions provoquées par le film. Un sourire empreint de rires ou de larmes. C'est selon. Mais ce soir, il n'est pas au rendez-vous, et elle se demande. Elle se demande si elle doit en rire ou en pleurer.
Par Delphine
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Dimanche 8 octobre 2006
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10:17
Machinalement, elle boit son café. Elle l’a mordu son damné antidépresseur. Elle l’a mordu. Elle a froid. Malgré le col en fourrure de son manteau. Elle a toujours eu froid. Mais elle n’y prête plus attention. Elle garde son manteau. Vert. Son manteau est vert. D’un vert froid. Comme le marbre de la table, il émane ainsi d’elle une froideur implacable, presque constitutive, une douleur sourde et glacée qui la raidit. Elle a la sensation paradoxale de s’affaisser. C’est qu’occuper l’espace lui pèse : elle se replie sur elle-même quand elle voudrait tant se déployer. Pourquoi ne lui fait-il pas plus d’effet ? Damné antidépresseur. Elle l’a mordu pourtant. Elle est vide, irrémédiablement froide. Elle est aussi vide que cette chaise nue devant elle, décidément aussi froide que ce radiateur en fonte qui refuse de jouer son rôle, réchauffer l’atmosphère. Mais elle, a-t-elle seulement le choix ? Elle le tient, elle, son rôle. Se lever chaque jour, marcher, mâcher, parler… prendre son cachet. Elle l’a mordu son damné antidépresseur. Oui, elle l’a mordu. Tout est lisse : les fruits sont empilés, sages et propres, dans la coupe prévue à cet effet ; les globes sont raisonnablement lumineux, rangés et fidèles à leur usage ; la rampe est rigide, elle monte, elle descend, c’est selon, selon l’utilisation que l’on en fait. Au milieu de ce décor, elle trouve une place, incertaine mais lisse, tout est lisse, elle croise les jambes, elle boit son café. Machinalement. Un automate. Elle est un automate. C’est ce qu’elle lui a dit tout à l’heure, elle l’a même répété. Assise dans le fauteuil, regardant ses mains, machinalement, en bon automate, elle s’est réjoui face à elle d’avoir trouvé le mot juste : cynique, elle s’est réjoui. Tout ce qu’elle fait n’est qu’automatisme. Comme de boire un café ici, après chaque séance. Pour se glisser à nouveau dans sa peau de personnage humain. Tout est automatisme, mécanisme ritualisé, huilé. Elle est obéissante. Elle a bien appris son texte. Elle sait ce qu’elle doit faire. Elle fait ce qu’elle doit faire. Marcher, être à l’heure, parler, pleurer, prendre son cachet. Oui, madame la psy, oui, l’automate a bien mordu son damné antidépresseur. Comme chaque jour, elle l’a mordu.
Par Delphine
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