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LES TABLEAUX DE HOPPER

Les tableaux d'Edouard Hopper me parlent. Enfin, c'est la sensation que j'ai. Lorsque j'ai découvert ce peintre à travers les pages glacées d'un livre qui lui était consacré, je me suis sentie comme happée, comme appelée par les personnages de ses tableaux. Ce fut plus flagrant encore à Londres, quand j'ai pu voir une exposition de ses toiles. Les personnages peints prenaient vie. Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils ? Dans mon esprit sont nées des histoires qui les concernent. Pas vraiment des histoires. Plutôt des évocations. Les tableaux de Hopper m'apparaissent comme des instantanés qu'il s'agit de recontextualiser. Mais qui sont ces personnages? Que font-ils donc ? Comment en sont-ils arrivés là sur cette toile ? Dans quelles circonstances ont-ils ainsi été saisis ? Bien sûr, c'est toute ma subjectivité qui s'exerce. Je me les approprie ces personnages qui me sont si familiers. Et cela n'engage que moi.

Je suis tombée un jour, dans une librairie, sur un roman de Philippe Besson à qui un tableau de Hopper a visiblement parlé. Je me doutais bien ne pas être la seule à entendre des voix. Mais ce qui m'a surprise à la lecture de son texte, c'est de constater que certains mots s'étaient imposés à cet auteur comme ils s'étaient imposés à moi. Coïncidence étrange ? Les tableaux de Hopper parlent et semblent imposer ainsi leur langage à ceux qui non seulement les voient mais les entendent aussi.

 

Vendredi 23 février 2007
Il ne la voit pas. Il ne la voit plus. Il a essayé ce soir de la regarder, elle le sait. Ne l’a-t-il pas complimentée tout à l’heure à propos de cette robe rouge qu’elle a revêtu aujourd’hui ? Oui, certes, il l’a fait. Bien sûr, elle a cru déceler un soupçon d’exagération dans sa voix, elle a estimé son regard, pourtant appuyé, fuyant et lointain. Comme s’il forçait la moindre parole, le moindre geste. De même ce baiser sur sa bouche, déposé trop furtivement à son goût… Tout ce qui émane de lui conduit à faire émerger en elle le doute, à faire naître en elle les affres de l’angoisse. Elle pianote, effleure les touches du piano, tandis qu’il lit l’édition du soir. Elle espère qu’il va réagir aux notes dissonantes qui parfois s’échappent de l’instrument par inadvertance. Par inadvertance ? Par provocation en réalité, elle le sait. Saura-t-il y prêter attention ? Souhaite-t-elle seulement sincèrement qu’il y prête attention ? Elle réalise progressivement combien elle s’ennuie. L’ennui a envahi son quotidien. En fait non, elle a toujours vécu dans l’ennui. Mon dieu, quelle existence banale, morne et terne elle mène ! Quel triste amour que celui qu’elle partage avec lui !... La nuit est tombée et elle attend. Elle attend que le jour suivant se lève. Elle attend que le soleil vienne et chauffe sa peau. Elle attend d’avoir de l’estime pour elle-même. Elle aimerait faire taire cette intime souffrance et cesser de la lui faire partager. Ne perçoit-il donc pas à quel point la tension est vive, l’air pesant et rare ? Ne voit-il donc pas les murs qui se rapprochent, l’espace qui rétrécit ? Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette impassibilité ? Elle n’en peut plus, elle se fendille, elle le sait, elle le sent. Elle veut le sauver et se sauver. Un jour, c’est sûr, s’il ne la quitte pas, elle le fera. Oui, un jour. Demain peut-être. Demain sûrement.
par Delphine publié dans : Tableaux de Hopper
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