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LES TABLEAUX DE HOPPER

Les tableaux d'Edouard Hopper me parlent. Enfin, c'est la sensation que j'ai. Lorsque j'ai découvert ce peintre à travers les pages glacées d'un livre qui lui était consacré, je me suis sentie comme happée, comme appelée par les personnages de ses tableaux. Ce fut plus flagrant encore à Londres, quand j'ai pu voir une exposition de ses toiles. Les personnages peints prenaient vie. Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils ? Dans mon esprit sont nées des histoires qui les concernent. Pas vraiment des histoires. Plutôt des évocations. Les tableaux de Hopper m'apparaissent comme des instantanés qu'il s'agit de recontextualiser. Mais qui sont ces personnages? Que font-ils donc ? Comment en sont-ils arrivés là sur cette toile ? Dans quelles circonstances ont-ils ainsi été saisis ? Bien sûr, c'est toute ma subjectivité qui s'exerce. Je me les approprie ces personnages qui me sont si familiers. Et cela n'engage que moi.

Je suis tombée un jour, dans une librairie, sur un roman de Philippe Besson à qui un tableau de Hopper a visiblement parlé. Je me doutais bien ne pas être la seule à entendre des voix. Mais ce qui m'a surprise à la lecture de son texte, c'est de constater que certains mots s'étaient imposés à cet auteur comme ils s'étaient imposés à moi. Coïncidence étrange ? Les tableaux de Hopper parlent et semblent imposer ainsi leur langage à ceux qui non seulement les voient mais les entendent aussi.

 

Dimanche 8 octobre 2006
           
              Elle semble pressée. Où est-ce seulement le vent s’engouffrant dans son voile qui donne cette impression ? Elle semble courir presque, poussant devant elle un landau. Sa prompte détermination à avancer contraste avec l’imposante architecture de la bâtisse monumentale. L’entrée massive devant laquelle elle s’apprête à passer se dresse immobile, écrasante, pompeuse avec ses colonnes à la grecque, imitation du style ionique. Ivresse et grandeur des villes américaines. L’air s’infiltre par une fenêtre laissée ouverte. Seul le mouvement léger du rideau, juste perceptible, vient comme démentir l’inviolabilité de l’ouvrage. Mais la femme ne se laisse pas impressionner. Elle avance imperturbable, acceptant de n’être que de passage. Dans cette rue comme sur terre. N’a-t-elle pas confié son âme à Dieu ? Une none et un nourrisson. Image incongrue de cette femme dont jamais le ventre n’enfantera, poussant donc avec empressement ce landau, ce petit enfant. Qu’éprouve-t-elle ? Que s’autorise-t-elle à ressentir ? Ce landau la gêne peut-être. La none se sent peut-être coupée, amputée, pas entière. Il lui manque une partie de son corps. Celle qui précisément permet à la vie de germer et de croître. Elle n’est pas entière. Comme s’il manquait quelque chose à sa féminité. Un enfant ? Un qui serait le sien. Tentation du péché ? Combat intime entre sa foi et l’instinct maternel ? Ou simple dévouement. Blessure à refouler, à camoufler ? Toujours est-il qu’elle avance avec acharnement et rigueur. Sœur Sarah, c’est le nom qu’elle a choisi de revêtir en même temps que son voile. Est-ce un hasard si c’est le nom de cette sumérienne en mal d’enfant qui, dans la Bible, ne peut procréer ? Est-ce un hasard si elle s’occupe d’enfants en mal de mère ? Elle a sans doute espéré faire quelque chose de sa douleur. Elle a sans doute espéré que ce Dieu qui l’a privée du bonheur d’être mère avait pour elle un autre dessein. Impuissante, elle s’en est remise à lui : qu’il choisisse, qu’il donne un sens à sa vie, Lui.   
 
par Delphine publié dans : Tableaux de Hopper
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