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LES TABLEAUX DE HOPPER

Les tableaux d'Edouard Hopper me parlent. Enfin, c'est la sensation que j'ai. Lorsque j'ai découvert ce peintre à travers les pages glacées d'un livre qui lui était consacré, je me suis sentie comme happée, comme appelée par les personnages de ses tableaux. Ce fut plus flagrant encore à Londres, quand j'ai pu voir une exposition de ses toiles. Les personnages peints prenaient vie. Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils ? Dans mon esprit sont nées des histoires qui les concernent. Pas vraiment des histoires. Plutôt des évocations. Les tableaux de Hopper m'apparaissent comme des instantanés qu'il s'agit de recontextualiser. Mais qui sont ces personnages? Que font-ils donc ? Comment en sont-ils arrivés là sur cette toile ? Dans quelles circonstances ont-ils ainsi été saisis ? Bien sûr, c'est toute ma subjectivité qui s'exerce. Je me les approprie ces personnages qui me sont si familiers. Et cela n'engage que moi.

Je suis tombée un jour, dans une librairie, sur un roman de Philippe Besson à qui un tableau de Hopper a visiblement parlé. Je me doutais bien ne pas être la seule à entendre des voix. Mais ce qui m'a surprise à la lecture de son texte, c'est de constater que certains mots s'étaient imposés à cet auteur comme ils s'étaient imposés à moi. Coïncidence étrange ? Les tableaux de Hopper parlent et semblent imposer ainsi leur langage à ceux qui non seulement les voient mais les entendent aussi.

 

Dimanche 8 octobre 2006
 
 
             
             Le film ? Elle l'a déjà vu. C'est la troisième séance à laquelle elle assiste. Elle est ouvreuse, et tant qu'ouvreuse, elle doit veiller au bon déroulement de la projection. Mais ce soir, elle n'y est pas. Enfin, bien sûr, elle est physiquement présente, mais son esprit vagabonde. C'est que, ce soir, lui non plus n'y est pas. Lui ? Chaque semaine, le mardi soir, il vient dans ce cinéma de quartier, dans cette salle, quel que soit le film projeté. Cela fait un moment qu'elle l?observe. Plusieurs mois en fait. Il arrive toujours avec son exemplaire du New York Times plié sous le bras, il se dirige assurément vers le troisième fauteuil depuis la gauche de l'avant dernier rang ? c'est là qu'il s?assoit -, il plie son pardessus en deux, d'un mouvement naturellement aisé, le dépose invariablement à sa droite, puis il pose son chapeau et son journal au dessus. Elle aime observer ce rituel qu'il serait si facile de juger maniéré voire maniaque. Elle décide, elle, qu'il est signe d?exigence et de droiture. Enfin, il prend place non sans avoir auparavant glissé sa main dans ses cheveux d'une élégante souplesse. Ils sont bruns, ses cheveux, sombres tout comme ses yeux. Pourtant son visage est lumineux. Parfois, il rit. D'autres fois, il pleure. C'est selon. Selon le film visionné. Et elle, elle a soudain envie de rire aussi. Ou de pleurer. C'est selon. Selon l'expression de son visage à lui. Et jamais il ne repart sans un sourire pour elle. Un sourire léger, discret, empreint des émotions provoquées par le film. Un sourire empreint de rires ou de larmes. C'est selon. Mais ce soir, il n'est pas au rendez-vous, et elle se demande. Elle se demande si elle doit en rire ou en pleurer.
par Delphine publié dans : Tableaux de Hopper
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