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LES TABLEAUX DE HOPPER

Les tableaux d'Edouard Hopper me parlent. Enfin, c'est la sensation que j'ai. Lorsque j'ai découvert ce peintre à travers les pages glacées d'un livre qui lui était consacré, je me suis sentie comme happée, comme appelée par les personnages de ses tableaux. Ce fut plus flagrant encore à Londres, quand j'ai pu voir une exposition de ses toiles. Les personnages peints prenaient vie. Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils ? Dans mon esprit sont nées des histoires qui les concernent. Pas vraiment des histoires. Plutôt des évocations. Les tableaux de Hopper m'apparaissent comme des instantanés qu'il s'agit de recontextualiser. Mais qui sont ces personnages? Que font-ils donc ? Comment en sont-ils arrivés là sur cette toile ? Dans quelles circonstances ont-ils ainsi été saisis ? Bien sûr, c'est toute ma subjectivité qui s'exerce. Je me les approprie ces personnages qui me sont si familiers. Et cela n'engage que moi.

Je suis tombée un jour, dans une librairie, sur un roman de Philippe Besson à qui un tableau de Hopper a visiblement parlé. Je me doutais bien ne pas être la seule à entendre des voix. Mais ce qui m'a surprise à la lecture de son texte, c'est de constater que certains mots s'étaient imposés à cet auteur comme ils s'étaient imposés à moi. Coïncidence étrange ? Les tableaux de Hopper parlent et semblent imposer ainsi leur langage à ceux qui non seulement les voient mais les entendent aussi.

 

Dimanche 1 octobre 2006
   
          Elle parle, elle parle, elle ne fait que parler. Des mots vides de sens puisque Beth n'écoute pas. Beth est ailleurs. Beth pense qu'elle ne parvient pas à se tenir droite, que décidément ses épaules restent voûtées et qu'il faut qu'elle veille à ce que l'échancrure de son pull vert ne laisse pas trop paraître de son anatomie féminine. Elle craint qu'une mèche rebelle ne s'échappe de dessous son chapeau. Elle ne le déteste pas, ce chapeau, mais elle le ressent parfois comme un étau. Voilà ce qu'elle pense à ce moment-là. Et Beth en conclut que c'est ce poids de l'apparence, le poids du savoir-vivre, du savoir être, du savoir paraître qui pèse sur ses épaules. Elle voudrait, et tant pis si cette idée semble saugrenue, être un sachet de thé. Elle aurait aimé faire ce long voyage, ce périple depuis les montagnes de Chine, ballottée dans une caisse en bois, à dos d'âne jusqu'à la fabrique de Shanghai, puis dans les cales de ce cargo anglais, pour enfin parvenir dans cette gargote du quartier chinois de New York. Et quel délice se serait, se dit-elle, de se diluer ainsi dans l'eau chaude, de diffuser ces effluves âcres et de créer ces arabesques dorées. Filtre magique, potion délicate que cette eau parfumée et colorée, le thé. Beth supporte les babillages de sa camarade. Le thé est un ailleurs. Le thé est un voyage. Le thé la rend étrangement vivante et belle : ce breuvage qui s?insinue en elle est comme un sang neuf, il la renouvelle, ses lèvres vermeilles reçoivent cette sève salvatrice. Elle aime à croire cela.
par Delphine publié dans : Tableaux de Hopper
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